20/06/2007

Intensément ton corps, Marcel Moreau, 1996. (A IMPRIMER ET LIRE D'UN SOUFFLE)


Qu'arrivera-t-il quand ayant tiré de mon corps ce que mon corps avait à dire, sur cette vie, tout au long de cette vie, il n'aura plus à en écrire que la mort ou le silence ? Le corps a donné corps à ma rage d'interpréter l'Homme, et le Monde. L'exploration des ténèbres, c'est lui. La connaissance de l'âme, lustrale ou cloacale, c'est lui. Les grands sentiments, l'impérieuse luxure et le traitement des obsessions qui comptent : les sens, non-sens et contresens de l'existence, c'est encore lui. Lui enfin, l'informe entonnoir où se pressèrent, à l'en obstruer, mes désirs, mes ivresses, mes souffrances, mes passions mécréantes et créantes.
Mais aujourd'hui, à quoi bon descendre toujours davantage dans le plus compact des gouffres ? Il est sans fond, comment en douterais-je encore ? Et là où je suis parvenu, si je baisse les yeux, je ne vois que Néant, et si je les lève, je ne vois qu'elle : Femme, Aimée, Beauté, Etoile, ma dernière chance d'homme, épuisé d'avoir tant vu. Sur l'incertain palier où je me tiens, souvent plus affalé que debout, même les héritiers des fous ne s'aventurent guère. J'en sais assez, désormais, sur la monstruosité de l'être et sur sa fragilité. Les écritures, celles du corps, ont fait le nécessaire pour m'enseigner l'impossible. Et elles ont fait l'impossible pour m'apprendre l'insoutenable. Aujourd'hui, l'envie ou le courage me manque de tomber plus bas dans la connaissance dont on dit qu'elle élève. Mon savoir n'est pas vaste, ni brillant. Mais il est si intense qu'il en est une brûlure. Et il est si cruel qu'il en est une morsure. Je voudrais briser ce rythme verbal, le fixer sur ce seuil de la psychologie consumante au-delà duquel continuer de penser est un malheur pour celui qui écrit et un mur pour celui qui le lit. Le corps doit refermer son grand livre des voyages aux extrêmes. Aux profondeurs où ses percées l'ont conduit, l'air et les mots se raréfient, la science est rampante, la suffocation est de règle. Inutile de vouloir en dire plus. En dire plus, c'est vomir, parfois. Ne reste au corps qu'à rouvrir le livre d'amour, abandonné, repris, augmenté, abrégé, toujours inachevé, étrangement là, parmi les désolations.

***

C'est sur lui que je me penche, par ta grâce. Lui le seul livre qui vaille. Le seul qui veuille que mourir je ne veuille. Avant d'avoir aimé à n'en vouloir plus vivre, qu'au moins fasse que je vive le livre de l'amour.
Ecrire l'amour, l'écrire infiniment, quel autre office, pour moi, que celui-là, hors de ta chair où l'amour se fait, adjurant l'infini ?

Comme pour la première fois, et comme pour la dernière, je crois en une femme, au détriment de Dieu.

J'ai souvent chanté les corps inoubliables. Plus inoubliable qu'eux, il y a le tien, feignant d'être vêtu, et resplendissant nu, délivrant ma mémoire de la mémoire des autres.

Jamais ton corps n'ergote, ni sur les caresses, ni sur le plaisir. De lui je prends l'excessif élixir. De lui je ronge les tissus excités. Entre tes jambes sans cesse éclate la pulpe invraisemblable. Exhorté par ta voix disant que tu te vides, je m'emplis de tes pertes et d'autres délivrances.

Je ne sais où commencer mon sacre, fiévreux et luxurieux. De la tête aux pieds, pas une gloire ne manque à ta perfection. Chaque mouvement de ton corps est chef-d'oeuvre en mouvement. Quand tu bouges, sous ta peau tu déplaces tout un art dont l'âge d'or a ton âge, jeune femme à jamais. Et quand tu dors, les chefs-d'oeuvre veillent, veillent sur ton insomnie. A l'amour tous, indistinctement, se prêtent. Et à l'adoration. Ils sont si solidaires que parfois je crois les voir avancer, glisser, rouler insensiblement, ensemble, vers le plus illustre d'entre eux. Autour de ton sexe, ils se regroupent, pâmés. Et c'est là, et ainsi, que toute ta beauté m'est donnée à voir, à sentir, à baiser, en galbe et en ruissellement.

Tu émets un son, quel qu'il soit, et déjà ta volupté est. Chaque parole de toi inaugure un désir, une étreinte, un projet d'emmêlement. Ta voix, c'est en même temps le dire et la salivation du dire. Je vois une bouche, j'écoute une envie, une gourmandise, une avidité. Je sais où commencent tes mots : à la poésie, certes, à l'intelligence, au savoir, mais je sais aussi comment ils se terminent : par la prière du corps. Ils pendent de ta conscience, traînent dans ton trouble, délicieusement. Ils sont libidineux, soudain, sortis de ta raison, repris par ta griserie.

J'ai vu tes doux yeux ivres retenir en eux ma semence, la bleuir de leur bleu, refléter ses reflets, et couler comme elle coule.

Mourir séance tenante ne m'est plus un dommage. Puisque jamais ton corps aussi beau n'aura tenu au mien et que jamais n'en servirai pareil. A perte de vue, je te verrai encore, que j'aie vue sur tes flancs, ou bien sur mon tombeau. Obscène et divine à la fois, tu es celle par qui je me remets à vivre, celle sur qui je ne m'en remets pas de vivre.
Tout ce que veut ton ventre, je le veux. Tous ses commandements je les observe, obscurs et impudiques. Non, je ne connais pas les saintes écritures... Je sais seulement lire dans tes entrailles la baptismale souillure, les jus de rédemption, mon si long sucement de ton éternité crue... J'ai déchiré sur ton sexe sacré les textes ainsi nommés. Il n'est d'autre Evangile que le bruit de tes lèvres annonçant à l'envi ton extase d'infidèle. Je cherche dans ta croupe des bonheurs animaux, que je traduirai en troublants madrigaux. Car avec toi, rien de ce qui se vautre ne s'exempte du chant. Je peux tout oser, de l'élégance du coeur au lyrisme omnivore. Nous sommes de la race qui efface les frontières séparant l'ordre et le désordre, le licencieux et le révérencieux. Et le calcul n'est pas de mise entre nos tendresses, ni la censure entre nos échevellements.

Je n'ai pour tes seins ni la bouche de l'enfant ni les mains du potier. Je suis seulement ce mendiant ou ce fou qui se partage en deux, caressé de soie pâle et de dures rondeurs, élevant la tétée au rang d'un improbable inceste. J'ai rêvé qu'épaissi ton lait s'éjaculait de moi, au détour de ta gorge, dodelinante et fière.

Tes fausses accalmies me troublent. Sous tes traits pacifiés, sous tes paupières closes, ton immodération remue. Tes poses d'inanimée recréent en grand secret le levain du désir. Doucement, tu déplies tes lenteurs, les déroules, les étales, comme pour faire satiété, nonchalance immergée. C'est ta façon à toi de reprendre ta fièvre là où tu l'avais laissée. Et moi, ma langue dans ta langueur, j'attends ta suivante réplique, son injonction nouvelle, ces mots qui sont comme inouïs chaque fois qu'ils se répètent, demandant à l'amour de faire encore l'amour.

Contre Mallarmé, j'écris : ta chair n'est point triste, et j'ai bu toutes tes lèvres. « Tes succulences de vulve », j'ose écrire ces mots, d'un emploi si exact, d'une hérétique beauté, bafouant Heredia.

Tu es venue vers moi pour que soit belle la fin de mes amours. Et tout contre moi, et par-dessus moi pour qu'elle soit indicible. Je n'ai rien d'autre à dire que de taire que je pleure au départ de ton corps, tenu pour absolu, aimé irremplaçable, ultime parce que, étant tout, après lui nul ne sera.

Tu es lascive comme un coucher de buleria, comme un tango qui s'enlise. Tu danses l'amour à faire sur un rythme mourant, et l'amour qui se fait sur un rythme sauvage. Tu danses de ta bouche bée à ta béance belle, tes jambes se sont brisées pour un plaisir suprême, mais elles dansent encore la transe qui les écarte, les relève, et piétine ma face aux issues de ton corps, à l'entrée de ta nuit. Puis nous nous endormons d'un slow mol et impur, se rêvant convulsif, se poussant au réveil, quelque part dans nos limbes, du côté de nos lombes.

Tu m'as émerveillé, femme venue de loin totaliser sur moi le génie féminin. Il manquait une preuve à passion nombreuse pour qu'elle fût terrassante et s'achevât unique. Et c'est toi, ma beauté, qui m'offrit ce vertige quand je ne l'espérais plus. Quand je cherchais en vain, au bout des corps connus un corps indépassable. Ton corps a de l'esprit. Ton esprit a du corps. Ton corps m'est civilisation, d'eau, de feu, de mémoire primordiale, d'une soudaineté moderne. Ton corps fonde comme il respire, bâtit sur ses palpitations. Embrasé, il innove. S'abandonnant, il règne. Mon savoir est une femme qui porte donc ton nom, tu m'enseignes des spasmes qui ne s'apprennent par coeur, mais scandent de ton ventre l'histoire inéduquée. Ma culture se nourrit du livre de ta chair, et j'ai lu beaucoup dans le fond de tes gorges, dans ton dedans d'amour, descendant de délice en délice au délire des délires... Ah quand tu parles, comme c'est ton corps que j'écoute... Il sait si bien faire gronder ses démons et faire chanter ses anges, et c'est leurs voix mêlées qui s'exhalent vers moi, épidermiques de toi. Tu récites tes sens, tels des versets en vrac dont je ferai mon dogme, ma table de loi, mon fort endoctrinement, mon titubant credo, ma prosternation ivre, mes désordres anciens à genoux devant ton jeune désordre.

Demain, tu t'en iras. Je ne sais comment te dire que j'aimerais partir avant que tu t'en ailles. Certes, ce n'est pas érotique, ce que j'écris ici, et ce n'est pas tragique. Je n'en puis guère douter, cet amour est mortel, étant irréfréné. Mais il est moins mortel que moi puisque de mon vivant j'aurai chanté, gravé, éperdument signifié son pouvoir de me perdre.

Nous avons en commun des automnes persistants, des féeries d'autrefois rattrapées par l'horreur. Et un lac supposé autrichien, et de plus loin encore, d'apatride étendue, d'où nos chagrins retirent leurs suicidés. Toi et tes nostalgies, moi et mes affaissements, nous parlons à mi-voix de nos lésions secrètes. Mais un jour, peut-être, elles se parleront sans nous, auront des choses à se dire que nous ne pourrons comprendre. Puis d'une chiquenaude, elles nous recoucheront pour que, le temps d'aimer, nos corps puissent s'en distraire.

Je peux bien écrire sur l'amour, à en oublier le monde. Je peux bien l'écrire comme on clôt l'écriture du dégoût de ce monde. Je peux bien écrire comme si la noirceur de toutes mes écritures trouvait son terme en toi. Comme si mes désespoirs, mes violences, mes vieilles insurrections n'avaient plus de raison de faire livre, mon seul livre possible m'étant dicté par toi. Je peux bien cesser là mon histoire chaotique, lui préférer longuement nos histoires accouplées.

Mais si je ne puis n'écrire que l'Amour, je ne le puis sans écrire la mort où s'achève tout Amour.

Sache-le :
Je suis un obsédé du roman de ton corps, où tout est un héros puisque rien n'y est de marbre Je suis un obsédé des offrandes de ton corps, où tout est prodigué puisque rien ne s'y lésine Je suis un obsédé des houles de ton corps, où tout m'arrive en mer puisque rien ne m'en débarque Je suis un obsédé du détroit de ton corps, où tout vaut que je coule puisque rien n'y a de fond Je suis un obsédé des rondes de ton corps, où tout est mon geôlier puisque rien ne m'en libère Je suis un obsédé des absinthes de ton corps, où tout m'aime imbibé puisque rien ne m'en désabreuve Je suis un obsédé des louanges de ton corps, où tout se chante à Diable puisque rien à Dieu ne sied Je suis un obsédé des sommeils de ton corps, où tout se rêve mi-clos puisque rien n'y dort que d'une lèvre Je suis un obsédé du langage de ton corps, où tout est prière osée puisque rien ne s'y exauce d'autre Je suis un obsédé des jouirs de ton corps, où tout va plus loin que tout puisque rien ne s'y archive de rien Je suis un obsédé des dangers de ton corps, où tout n'est qu'extrême piège puisque rien qu'à le dire j'y tombe Je suis un obsédé des parfums de ton corps, où tout a sauvage haleine puisque rien n'y mange que moi Je suis un obsédé de l'absence de ton corps, où tout m'est vie redonnée puisque rien hors de lui n'a la chair d'un sursis et puisque rien sans lui n'a le sexe, ni même le périnée, d'un espoir...

Pardonne-moi, j'ai pris mon destrier, au nom de l'amour, mais il ne hennit plus, ni ne piaffe, levé de sa litière. C'est assez, toutefois, pour les tristes galops, tellement inconséquents. Il n'y aura plus d'étincelles, sous ces sabots-là, usés par les croisades. Allons donc, je renverse des lenteurs, j'en cravache quelques-unes, il est des jours où l'amertume va vite. Je n'irai plus de l'avant, mon coeur est un manège où tourne un cheval mat derrière un carapaçonné. J'avais des choses à te dire qui franchissaient les vitraux, et j'ai la tête lourde, ma foi, j'eus trop de vies. J'ai vanté la multiplication des femmes, que chacune me veuille absoudre. Du temps des fêtes galantes, je versais des soubrettes dans le lit des marquises, et c'était ça aimer. Rare était la débandaison à la saison des brames, toutes les saisons durant. Je sais, c'est une démence de n'écrire que l'Amour. La gageure est charnue, les joies sont volatiles. Mes mots volent en éclats à chaque salve grossière. J'en ramasse les échos aux pieds de l'intromise, et de l'intronisée. J'en créé des talismans, vois-tu, sur le thème des sorciers orifices, et pourtant... et pourtant... je chante sous vos fenêtres, Madame, la complainte du barde qui de son pur amour vous veut impérissable.

Je t'aime, je t'aime, je t'aime, mais je n'y puis rien, ce n'est qu'un hymne hirsute, un débraillé de mots mentalement peu sûrs. Est-ce ainsi que l'amant déraisonne ? J'ai de l'écume à ne savoir qu'en faire. Il suffit à ma voix de se casser de cris qui seront demain des abois, peut-être des clapotis. Et ce n'est pas encore cela la vraie profération du pire. Le pire est ton exil en un corps étranger. Aujourd'hui est jour d'excès d'amour. Je n'ai plus qu'une lumière, celle de l'incohérence. C'est dire si je tâtonne d'un mur à l'autre de mon amour de fou, et si j'y balbutie. Je me fiche de la poésie constructive, je la pulvérise ! Je n'ai rien d'autre à déclarer que l'immense désordre de mes acharnements, en charge de ta chair. J'avais pourtant juré de te monter au pavois en suivant strictement la route des pinacles comme celle des piédestals. Mais c'est au féminin de Dieu que je veux te mettre. Alors, je passe par l'insensé pour écrire l'incroyable, et l'incroyable c'est que je t'aime céleste et femelle tout ensemble. Ma liturgie faiblit à l'approche de ton ventre, elle s'étrangle. Je ne sais plus choisir entre l'orgie convulsivante et la maniaque dévotion.
Crois-moi, j'ai vécu toutes les intempérances, et j'aurais pu dormir du sommeil des repus. Le fait est que ta chair n'est pas d'une implacidité commune. Du point où elle s'enlise au lieu où elle s'embrase, j'ai renoncé à prendre humaine mesure.

S'assouvir de cette façon, serait-ce donc faire des plis à un illimité ? Lui inventer des bords, des rabats éphémères, des rives de fortune s'affaissant d'un toucher ? Toujours ta source va au déferlement. A ton corps commence ma datation de la femme, ma datation de l'amour, mais surtout j'ai pris date avec ma mort sans lui, sans ta beauté, ma vie.

Amie, je refuse de m'essuyer la face où ta bonde a sauté. Amie, les modes classiques d'expression ne suffisent plus à rendre compte des doux complots de ton corps en vue que j'en sois le servant. Je voudrais déposer dans ta nuit cavitaire, explosive et moelleuse, les débris de ma pensée, démantelée de toi. J'ai clarifié bien des gouffres où je ne voyais goutte. Ma passion en est un, ton corps en est un autre, où je ne vois que gouttes, et où je ne bois qu'elles, les gouttes de ton corps, jusqu'à la dernière goutte pressée, pressuré de plaisir au-dessus de mes lèvres. Ce soir, j'ai presque tout perdu de l'art de faire du verbe une tour qui tienne droit, je suis ton déséquilibré, je n'ai pour te chérir qu'un derviche sans son axe. Elle s'éparpille ma procession chantante, et toutes syntaxes de mon adoration, elles divaguent, mes sonorités bleues. Mes élans sont tordus, mes regroupements tardent. J'écris insane, j'écris intraduisible, j'ai des frissons de basse lignée jalouse et des dents qui déchiquettent la voilure mauvaise, toujours la même, toujours noire, toujours celle que le vent fait claquer sur les bateaux qui partent, me laissant seul au port, de l'alcool plein les veines.
Oh si tu savais comme je suis lubriquement voué à être romantiquement ému, voilà pourquoi sans doute mes sueurs ont une âme. Je reçois de tes sens leur onction dans leur soufre, tes infusions carnées sont un fort paradoxe sachant boire, être bu, et remonter tes cuisses, et offrir ta vallée à mon avalement.
A vrai dire, tu n'es plus déductible de moi, c'est bien ça qui rend mon sang si affluent du tien. Nos mélanges sont trop purs et j'ai l'esprit confus. Je vais, je viens, d'un mot qui sanglote à un qui s'époumone.
Mais je crois, oui je crois en ces dislocations... Elles sont providentielles, en somme, puisque écrire l'amour c'est aussi, je l'affirme, sombrer en son langage, y laisser sa conscience et crier encore une fois combien seraient vulgaires les stances d'un sonnet « qui ne verserait pas dans ses alexandrins ton coulis naturel on suc au goût de rein ». Dis-moi, que vaudrait une rime que je n'aurais pompée dans ton ventre barbare ?
Tu vois, mon lourd délire se distingue du cantique. J'avais pourtant tiré un avantage biblique des lectures de ton corps. Je l'avais psalmodié comme étant mon salut, la promesse qu'un jour je ne serais qu'étreintes au paradis de lui. Je n'arrive plus à contenir les mots dont je sais qu'ils te louent et dont je sais qu'ils saignent. Ah, comme il m'est aisé de m'écrouler de toi, et comme il me l'est moins d'entreprendre l'avenir...

D'un même reploiement, je suis vaincu et ivre. Ecoute-moi bien. Ecoute cette zizanie qui t'écrit que je t'aime. Elle est la vérité. Rien de plus fort ne pourra sortir de mon anthologie des rêves d'Atlantide. L'enfance extrême et l'excessive maturité ne m'enseignent plus comment empêcher que les élans se brisent. Celui qui me porte vers toi de jour, en jour, de caresse en caresse, se fracture de hantises. Il fut étonnamment gothique, et comme tel fut splendide, retravaillant tes courbes, les élançant, les repolissant. A ton coeur, il se rompt. Tu m'aimes moins que tu ne me désires. Cet amour n'existe qu'en moi. Réciproque, il est mirobolant.

Je voudrais te célébrer toute, jusqu'au lieu et à l'heure où chante le sacrifice. Tu m'obliges à la seule exaltation de tes sens, mystiquement ton sexe, le premier des sacralisés, cette abondance de toi à quoi je m'inféode. J'ai magnifié toute ta beauté, manifeste et obscure, et maudit soit celui qui la prophétiserait brève. Oui, mon amour est de toutes les incarnations, et il est de toutes les évanescences. Il est à la fois là et inatteignable. Voilà pourquoi je ne suis plus, entre toi et mon spectre, qu'un désordre sans grâce, qu'une figure de chute tournée vers tes hauteurs.
Vois, sur cette page, l'ensoleillement est nul. J'écris nébuleux mon amour à une voix, ton désir à deux souffles, ce quelque chose des noces que la lumière ignore. Et pourtant, nos corps conglutinés eurent d'étranges façons d'allumer le plaisir à tous les bouts de la nuit. Ô calices, ô ciboires, retournés sur nos faces, broyés entre nos ventres, rendrez-vous à nos regards leurs lueurs de blasphème ou bien d'enfantillage ? Un rut rustique et rutilant semble encore éclairer cet enlacement de nous, redevenus humains, exemplaires de tendresse, et de doux chuchotis, et de buées de joie. Tu m'as dit de t'aimer, j'ai obéi au feu. Ton enclos des délices ébruite encore vers moi ton art de me l'ouvrir, ton goût que je m'y perde, ta rage que je t'en grise.

Et dire, ma Belle, que ce vertige fréquente les requiems... Demain, tu partiras vers quelqu'un que je hais parce que tu l'aimes encore. Ton coeur tellement là-bas, quelle poigne le ramènera dans ton corps tellement ici ? Je ne sais plus comment, femme adultère, joindre ce livre à ton éternité. Je bafouille, je trébuche, je ne consistais qu'en toi, et maintenant je donne le bras à mon inconsistance, à l'ombre de ton corps déhanché loin du mien. Que reste-t-il de l'homme retiré de ses neiges par tes mains printanières ? Tu m'as trouvé amer, et tu m'as fait Amour. Je n'étais que torpeur, je redevins ardeur. Quoi d'autre à venir, désormais, que la vie comateuse ? Et le coma saura-t-il seulement écrire, en bon français, l'antique émerveillement de ce morne aujourd'hui ? Que semble bête, soudain, l'inconsciente musique des embarcations vides...
D'aucuns me dépeignent colossal et bourru. Qu'ils viennent donc voir mes loqueteuses façons de n'être plus un homme quand je n'ai plus d'amour. Oh, ce n'est pas tout à fait vrai ce que je te dis là. Parfois, j'ai encore les poings qui se ferment plus vite que ne pleurent les yeux. N'empêche, sans amour mes démons se font vieux, ils pantellent ou se désarticulent. A ta vue fissures je suis et hors d'elles décombres je serai. T'aimer fut secouement, primaire et somptueux. Regarde-moi m'affaler sur les pentes que nous gravîmes debout et que couchés nous descendîmes. En bas, c'est-à-dire à tes pieds, j'ai commencé d'aligner les urnes du souvenir. Certes j'embrasse tous lieux où ton empreinte dure. Je refais en tremblant la route des auréoles, quand rien d'immaculé n'avait avec nos laves la chance de le rester. Mais il se décompose, le démon de mon amour de toi, et cela n'est pas bon pour la légende des corps.

Crois-moi, ma bien-aimée, je m'efforce de contenir ma tête et ce qui s'y crie dans les limites de la justice des hommes que leur amour torture. Je me cherche des mots de race équitable et d'illustre sapience. Je ne les trouve point, et quand je les trouve, c'est pour les trouver fades et d'un emploi vulgaire. Pas plus tard que demain, j'irai halluciné dépenser l'écriture dans les bars à voyous, dans de flous casinos où la roulette est russe. Et puis, je reviendrai, vaseux de tous poèmes, et de refrains d'ivrogne, inventer des ratures sur ta peau en allée. Sur cette peau, ô mon doux palimpseste, mille fois j'ai récrit ma démence, ma luxure et ma foi, dorénavant oisives. J'écris mon amour terminal, mais c'est encore l'amour, et c'est encore un livre même si c'est un adieu, à l'amour et au livre.

Ce n'était pas ainsi que j'avais pensé faire de ma mort une fête, m'arrachant à toi mais te donnant ma vie, le troc indescriptible, cet échange sans prix d'un instant fatidique contre l'éternelle vision. Chaque matin, pendant que tu dormais, simulant le sommeil des chastes, je te contemplais, si tu savais comme je te contemplais... Il me semblait urgent de n'être plus, voyant ce que je voyais, qui ne se voit qu'une fois. Je priais en secret ténèbres et abîmes d'en finir avec moi, porteur de ta beauté m'apportant l'infini: ma première plénitude. Et la dernière, par pitié... afin que tout soit dit.... J'étais silencieux, je m'espérais figé, foudroyé, pétrifié d'importance. Je serais ton gisant, gisant d'amour de toi, celui dont ton ultime image aurait taillé la pierre infracassable. Oui, j'ai demandé à tous les mystères de la perfection réunis de m'anéantir. Je leur ai demandé, aux fulgurances fatales, de m'abolir d'une révélation à nulle autre pareille, d'une félicité de fou, et même et même d'une suprême illumination d'idiot... Cette joie-là, tu me l'as dérobée, et quelque chose déchoit et ce sont les splendeurs solidaires de l'art de vouloir vivre et de l'art de ne plus vouloir.

Mon amour,
Tu ne savais peut-être pas tout cela, quand tu invoquais jouissance et extase et que comme on le fait d'un fruit, presque blet d'impatience, je pelais ton désir. Je ne suis pas doué pour les chagrins d'amour, même quand ils grattent des cordes qui sanglotent avec eux. Les violons noyés ont-ils encore une âme ? Il était une fois une femme sur son île, il était une fois mon archipel de toi. Je ne courrai plus le monde, je ne courrai plus les filles, un jour s'est arrêté, sur ton ventre en partance, mon voyage insensé vers le Sens de tes sens.

Désormais j'aimerai immobile des grâces passagères, des danseuses d'une nuit, que l'aurore fauchera, d'urbaines amazones, leur poitrine au complet et leur arc au musée, montées sur de vieux ânes à la vierge insouciante. Finie l'apothéose, avec ton corps autour et tes fièvres dedans, ton unanime beauté et tes nymphes trempées à l'approche de ma langue, qui te faisait dire Bave comme d'autres disent Nectar. Nos voix savaient baiser aussi, nos silences s'envahir, et nos étranges cultures se renverser ensemble du bonheur de se plaire, s'accoupler longuement au gré des harmonies, et frémir de plaisir à l'occasion du verbe. Tout ce que j'écris de l'étendue de nos allèchements est vrai. Laissons là les muqueuses mémorables, que ce livre s'achève sur des mots d'autrefois, un peu moites, un peu mauves, un peu mélancoliques. La haine est impossible, tout autant que l'amour. J'ai vu entre tes bras se désister ma vie, mais je ne puis te voir que pour toujours en elle. A quoi bon ajouter la pitié au recroquevillement ? Et la torpeur à la violation ? Je ne saurai jamais ce qu'il en est de la terrible anomalie qui consiste à vouloir immortaliser ce qui vous détruit. Chaque fois que nous faisons l'amour, je multiplie les gestes du mortel prouvant que je le suis, et c'est comme si alors tu devenais perpétuelle de chacun d'eux. Je jouis d'être moins afin que tu sois plus, tu jouirais moins fort si je croyais en Dieu. C'est ce que l'on dit dans les moments de grande foi en l'existence de l'amour tout-puissant. Le tout-puissant amour de l'amour de la femme que l'on consacre Unique. Que ma grande foi n'ait été qu'une grande crédulité, qu'importe puisque je sais ce qu'en amour il faut d'élans avortés pour faire qu'un jour la chute soit plus belle que l'élan. Je voulais la source de ta féminité. Je la voulais toute. J'en voulais la glande, absolue, absolument décisive, originelle. La localiser d'abord comme si ce fût visible. La rejoindre ensuite, la toucher, l'ouvrir, m'y enfermer, m'y engluer, comme si ce fût, au centre de ton corps, un ventre dans ton ventre, une poche avec des yeux, du sang, des ventouses jolies, de mythiques pulsations. Je voulais que l'absolu de ta féminité me retînt dans sa Glande, jusqu'à ce que j'y pourrisse, de plaisir. Jusqu'à ce que j'en fusse mangé, bu, dégluti, et enfin excrété, avec toi, vidée, sur les pages du livre de l'absolu de la consommation d'amour. Mon désir total de la totalité du désir, c'était ça : une lyrique crédulité, l'intuition tétanisée qu'enfin j'allais voir, et pénétrer la glande absolue de la féminité, et du même coup en crever, dans la joie.
Cet amour-là est condamné. J'écris seulement que, de ton fait, le surnaturel organique existe. Que j'en fis ma religion, du temps où ton désir épuisait sa contenance. J'ai dit tout le surnaturel charnel des organes oeuvrant à ton orgasme, j'ai dit cent fois que c'était lui mon espérance sur terre, mon gavage désiré, la plus belle de mes obsessions de la famille des dévorantes et des incorporantes. Cet amour-là est condamné. En raison de ce que je ne voyais pas, que je voulais atteindre : le secret de ta folie de femme, son secret peut-être monstrueux, sûrement monstrueux, peut-être parfait, sûrement parfait, trop pour que je puisse le voir, l'atteindre. Et tu m'as poussé dans ses parages, tu m'as tiré vers le plus obscur des monstres ayant corps de jeune fille : ta folie de femme. C'est tout ce que je pouvais faire, me tendre vers lui, surnaturel organique, fond de tes entrailles, remous essentiel, mystère humoral, amoral, sexe au-delà du sexe, sexe de derrière le sexe, l'insondable gloire de tous tes sens.

Maintenant que nous nous quittons, je n'ai plus rien à dire que ce qui ne se dit pas. Dedans tes déchaînements et devant tes rêveries, j'ai compris tant de choses que j'en sens le vertige mais n'en ai plus le verbe. Je terminerai ce livre dans la savante stupéfaction de quelques mots revenus comme miraculeusement de leur voyage en toi.
Mais quel livre où tu as pris rang pourrait se refermer, sans dommage pour la palpitation de tous mes livres ? Jusqu'à mon échéance, il tremblera de toi, en retentira, d'un gong haletant, obstiné et comme englouti, englouti vraiment. Même quand je serai en proie aux bourdonnements mauvais, j'écouterai ce rythme, toujours répétitif et inouï, du rappel des ivresses. Les amours condamnés ont leur musique à elles, qui est encore amour, les harmoniques en moins.
L'amour inachevé reprend, du gong au glas, dans la lancinance, le thème fameux de la beauté qui féconde et de celle qui tue. Ta chair s'est propagée en moi, au point que je nous indistingue. Cette propagation dure, mais elle fume au lieu de brûler, mais elle saigne au lieu d'inonder. Et pourtant, aujourd'hui comme hier, je ne peux séparer sous ma peau ce qui m'appartient de ce qui te revient. Le drame c'est que mon amour inachevé te garde. C'est qu'il garde d'un seul tenant l'amour encore vivant et l'amour déjà mort. J'écris la saga de nos corps confondus. Je fais passer dans la légende leur combustion vécue. La légende est désespérée.
Ô femme uniquement aimée, dis-moi comment on fait pour donner aux péniches la vertu des gondoles. Et comment on survit de se mirer dans l'encre quand on n'a plus tes yeux pour s'y voir renaissant. Et comment les soliloques se chantent sans offenser la voix. Et comment célébrer sans commémorer. Et comment donc les deuils pourraient rire des supplices. Et comment, et comment en serait-il autrement de mes mains sans emploi, de mes mots sans issue. Des caresses suspendues au-dessus de ta trace, et des draps reblanchis à la mode des suaires. Je ne me demanderai plus désormais : « Qu'il y a-t-il près de toi qui vaille ma guérison ? » Désormais, toutes les questions qu'à ton corps je posais seront posées en vain.

Ce soir, comme tout est désolation...
Toi dans les bras d'un leurre,
Moi dans les pas d'une ombre,
Nous enfin et surtout, absurdement disjoints...
Il n'y a pas de mots pour dire la pauvre danse...
Il n'y a pas de ciel qui puisse pleuvoir plus gris...
Ecoute aujourd'hui la Seine, elle rend un son
Soluble et taciturne, celui des amours froides coupant le fil
De l'eau sous notre pont Marie.



14:04 Écrit par Aem[a]eth. | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Mea culpa s'il subsiste des fautes de frappe et d'orthographe.

Écrit par : Aem[a]eth | 20/06/2007

moreaumachie encore un adepte!
bienvenue au club

Écrit par : salomé | 20/06/2007

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