15/02/2007

Mille sornettes.


Attilio Mussino - Pinocchio






Je ne sais pas bien pourquoi je crie, pourquoi je hurle à chaque orage : je n'ai pas les dents assez longues pour prétendre au sommeil ni l'oreille assez fine pour m'évader de cette torpeur qui me dérange. Alors à quoi bon ? A quoi bon puisque rien ne semble plus me surprendre, ni les autres. J'ai laissé passé des mois, des années, dans l'attente de ne plus rien espérer d'autre que ce que je pourrais posséder. J'ai caché mes rires sous la poussière, vendu patience à tous gloutons que je croisais. J'ai même contraint sa bouche à me répondre, battu ses rêves à nous faire rompre. Mais à quoi bon ! Puisque le temps a raison de nous, puisque la terre a raison du ciel... A quoi bon. Je me souviens de ce monde dont j'étais souverain et de ces chairs dont je fus seul mendiant : jamais mirages ne me décevraient car aussi beaux qu'ils soient stupides il n'appartenait qu'à moi de les rendre vivants, de leur donner couleurs et densité. Aujourd'hui rien n'a changé et pourtant tout me semble différent : il faut que je m'explique de mes lectures, il faut que je m'excuse de mes visions. Tout est à pendre, tout doit gémir. J'ai colmaté les brèches, rongé les coudes, limé les angles. J'ai fait voeu de chasteté car il n'y a qu'en amour que la raison ne m'ignore plus désormais. Et pourtant tout est pareil à présent, la gravité des proses en plus, le désordre des promesses en moins. Comme si le vent avait tourné sans que je n'y prenne garde. Ne pas me retourner, ne rien souffrir de mes desseins. L'on devrait me réduire au silence le plus strict, car si je parle (et même un peu) c'est à la pointe, en plein pigment. Et il suffit que je me taise, ou que j'en toise, pour qu'on me cerne en plein excès. Mais oui ! Voilà ! L'excès : à quoi bon ! Si seulement l'excès pouvait se passer de l'exagération alors peut-être pourrions-nous provoquer le temps sans provocations ? J'ai devant moi de grands modèles, fiers et adroits, absurdes et volubiles. J'ai devant moi de grands hommes, de grandes dames et de grands enfants aussi. Derrière moi je n'ai que les miettes, des bribes de corps, des monstres d'efforts. A quoi bon. Je pourrais dire aux suivants ce que les autres auraient pu faire, je pourrais rire en bon enfant de la réponse qu'ils m'auraient faite...mais pourquoi donc ! Je vis d'amour et d'oraisons puisque la vie m'en a fait traître, je vis de torts et de moissons puisque la vie m'y a fait paître. Mais laissez-moi mourir en paix ! Je veux un trou loin dans la terre, creusé par l'homme et non la mer. Je rêve d'un monde sans roi ni reine dont nous serions les précepteurs. Je veux du corps brut, de la peau moite, que les regards pétillent, que les joues braises, que le ciel gronde. Je souhaite le monde comme un sommet : vertigineux et solitaire. Alors l'excès je le réclame et le divise dans chacune de mes incantations parce que si je ne prends pas ta main, si je ne lève pas les yeux au plafond, alors qui le fera ? Un autre, certes. Un autre, oui. Un autre, les autres, toujours, enfin. Une autre seconde de perdue, car nous ne la retrouverons jamais sur notre chemin. Un autre, à quoi bon, puisque je suis là, puisque je ne demande qu'à trouver ma place auprès de vous, auprès de toi. Je vous la demande, je te la demande, car si d'avant j'ai bien appris je sais qu'il faut pour me loger le moindre ressort me révéler. Je ne sais plus bien quand ça a commencé, je crois qu'il faut chercher du côté lacrymal (oui c'est cela, c'est dans ma gène), lorsqu'un beau jour j'ai retenu que les vautours seraient repus si d'ordinaire je faisais croire que ma parole est un miroir. Sans l'ombre d'un doute il n'y a qu'un pas à ne plus franchir, car je n'ai pas attendu de te voir pour réclamer ta présence, car je n'attendrai pas la mort pour me satisfaire de la vie. Pourquoi les mots ne nous rapprocheraient-ils pas au lieu de nous éloigner, pourquoi le monde, si nous le décidions, ne s'arrêterait-il pas un moment pour nous laisser respirer ? C'est depuis cet instant passé que je laisse les autres m'abandonner plutôt que d'avoir à ne pas le faire, parce que les autres c'est périssable... C'est depuis ce moment volé que je crois au pouvoir de notre volonté, celle qui nous anime – nous, sans les autres, celle qui ne tient qu'à nous et que personne, jamais, ne pourra nous reprendre. J'aimerais vous dire combien c'est simple, mais il s'agit plutôt d'une évidence. Non je ne mourrai pas dans l'anonymat d'un cagibi de comptable, et aucune malle ne débordera de mes écrits lorsqu'un quidam y entrera. Je n'ai pas de meubles à remplir, pas de vide à combler, je ne souhaite que ce coeur contre le mien. Je veux crier à l'unisson, plus fort que les autres, pour qu'ils se moquent et ne fassent pas attention à nous. Mais à quoi bon crier me direz-vous, puisque déjà je suis un forcené.


(Illustration : Pinocchio de Attilio Mussino, 1911)
(Accompagnement musical : aMute – Au creux des vagues, mon visage – Cliquez ici)


07:11 Écrit par Aem[a]eth. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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