14/01/2007

In extremis.


Häxan














Comme d'habitude la file d'attente déborde jusqu'au trottoir. Personne ou presque n'a de ticket. Ils rentrent mais je décide de terminer ma cigarette dehors, convaincu qu'à l'intérieur l'air sera irrespirable. La tentative de faire acheter nos places par une tierce est tombée à l'eau. Je regarde la pluie vernir le macadam de la chaussée. Je lève les yeux au ciel pour inspirer une bouffée de tabac mais un visage arrête mon ascension. Trois kilos de cheveux en moins mais c'est bien lui. Salutations approximatives, et trois check down plus tard je rentre rejoindre ma troupe. Ils sont tout à l'avant. J'entends les pires remarques autour de moi, toutes affublées d'un accent coquet-cliché. Je regarde entre les têtes afin de ne reconnaître personne. Je comprends les belges qui n'aiment pas les français. Un dandy, quoiqu'un peu bouffi, déambule jusqu'à moi et s'assied sur la dernière chaise de libre. Il est en pleine montée hallucinogène. Il a des bouches sous les yeux et du verre sur les lèvres. Je comprends les français qui n'aiment pas les belges. Je roule des yeux et des bras et j'attrape le ticket que l'on me tend. Visite organisée à la cave, trois bières bio plus tard nous ne sommes plus que trois. Nous grimpons jusqu'à la salle, le balcon semble fermé. Tout le monde est là, très occupé à râler ou faire des commentaires sur l'art profane au service de l'art contemporain. Nous arrivons jusqu'à la salle de projection. Tout est rempli, ou presque. Je les laisse s'avancer jusqu'au premier rang, à deux ils trouveront certainement de quoi les satisfaire. Je trouve une chaise dans un coin, que je déplie et que je place à côté de l'entrée. J'imagine qu'ils ne se retourneront pas avant d'avoir trouvé une place. Je m'assieds sur le dossier et pose mes pieds sur la chaise. Ils trouvent leur bonheur et enfin se retournent pour s'apercevoir que je ne les ai pas suivis. Je leur fais de grands signes pour signaler que tout va pour le mieux. En effet devant moi une bande d'accentués est en plein débat. J'écoute avec mes yeux, je ne veux pas entendre ce qu'ils ont à dire. Quelques dizaines de minutes plus tard, c'est à dire une demie heure après l'heure annoncée les lumières se tamisent, et l'écran commence à s'illuminer d'un timide voile gris. Un homme est accroupi devant son ordinateur, il observe les deux écrans avec attention. Le film commence, et progressivement le set musical. Ce n'est que passée l'introduction filmique que le bidouilleur analogique rejoint sa basse et que le batteur et le saxophoniste entrent en scène. Déluge de vibrations. Tonnerres de vindictes. La musique se heurte au narrateur (William Burroughs) dont on n'entend pas la voix. Sorcières, icônes. De grands coups dans la chair de Providence. Cordes malmenées, répétées inlassablement. Incantations, tribunaux. Je souris, je m'aventure dans l'image en me délectant du souffle qu'elles procurent à tout mon corps et que la musique souligne avec violence. C'est intense, fulgurant. Le saxophone décrit des tortures de l'âme insoupçonnées, la batterie déclame avec minutie le son d'une pluie acide tandis que la basse enveloppe tout l'organe et mène la danse. Visions, illuminations. Toute âme est bonne à vendre. Ma vessie aussi. Je vais perdre le droit de ma chaise, ma position stratégique à l'entrée, avec les punks et ce brave chien qui renifle mes semelles comme sa gamelle depuis tout à l'heure. Je disparais dans les toilettes, puis je reprends un verre pour ne pas perdre de poids. J'ai l'impression qu'ici je pourrais m'envoler jusqu'au plafond si je n'y prenais pas garde. Je recroise l'halluciné, il semble vouloir rejoindre un vague luminaire à l'horizon. Je n'irai pas plus loin. L'entrée de la salle joue des coudes. J'assisterai au final depuis l'épaule d'un mercenaire.


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(Illustration : 'Häxan' de Benjamin Christensen, 1922)


22:20 Écrit par Aem[a]eth. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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