04/12/2006

Dictature de l'évènement.


Kyosuke Chinai - Petite fille en rouge 02











(...)
J'engloutis seule des nourritures. Elles ont toutes le même goût fade de la terre. L'arbre se nourrit de la terre, mais il l'ombrage ainsi que cette herbe traversée de lumière qui a poussé autour du tronc. Quand l'arbre est sec, il n'occupe plus inutilement le terrain. On l'abat. Sa fin est une grande flamme. Je ne réchauffe personne. Je ne suis ombre fraîche pour personne.
Les arbres ne se nourrissent pas inutilement de la terre. Je me nourris inutilement des choses qui ont le goût de la terre pour enlaidir, pour vieillir, pour m'éteindre. Bûcheron, lève-toi. Abats-moi à l'improviste.


Assise à ma table, j'essaie d'écrire. Pendant que j'essaie, je me délivre laborieusement et innocemment de mon incapacité d'écrire bien. Ma plume grince. Je gémis avec elle. Nous gémissons pour rien. Nous formons ensemble des mots inutiles. J'ai honte d'infliger ce travail à ce petit objet capable. Pendant que je m'efforce, je trace la voie à mes impossibilités et je les oublie. Ce paragraphe les représente. Je ressemble à une personne qui se croit puissante quand elle lance de la poussière en l'air. Cette poussière retombe sur sa chevelure. Mes impossibilités retombent sur cette page. Plus je m'efforce, plus je crois que je travaille bien, plus je m'égare, plus je me drogue avec mon effort. Capables et incapables d'écrire, nous suons de la même sueur. L'effort est un faux frère.


J'amènerai le coeur de chaque chose à la surface. Je me redresserai, je revivrai. Puisque je suis morte pour les autres, à mon tour je les abandonnerai. Chaque fois que je contemple la boîte sur ma table, je reçois d'elle une leçon de stoïcisme. Le stoïcisme de chaque chose n'est pas contraction intérieure, mais plutôt abandon rentré. Si j'allais en prison, je me ressererais comme une chose. Chaque chose est contemplation rentrée. Il y a dans ce monde-là, comme dans celui des statues, un narcissisme à l'étouffée. Les choses que l'on ne remue pas sont des déserts moelleux. Le silence du monde des choses fait figure d'étrangleur.
Je créerai de fins outils qui affineront ma pupille, qui façonneront ma sensibilité, qui l'aiguiseront tout en la simplifiant. J'ai déposé la boîte sur mon divan. Je me suis allongée à côté d'elle. Il n'y a plus eu besoin d'un fil conducteur. Nous avons dégagé, nous avons échangé le coeur de notre coeur. Lorsque mon amour des choses aura pénétré chaque chose, j'aurai la solitude à mes genoux. Je ne remuerai plus, mais je ne serai pas morte car j'aurai les trésors d'immobilité de toutes les choses. Mon humilité ne sera plus de la caricature. Les parois de mon réduit seront aussi sûres que celles des prisons. Je ne sortirai plus. J'oublierai octobre, le battement des feuilles qui se décrochent car, dans l'univers des choses, le reflet d'un bruit démolirait tout.
Il y a des jours où je les saisis mieux si je les regarde à l'improviste, si je les surprends. Si je les fixe longtemps, je les épuise et je les perds. Leur immobilité aux dernières extrémités exige de nous la pudeur, la légèreté du regard. Je cire souvent ma table ainsi que les objets dessus. La cire est un intermédiaire conciliant.
Rendez-vous avec les trois cents chaises de l'église Sainte-Marguerite. Je me tiens debout derrière ces troupeaux de choses. Je suis leur chien de garde. Je suis fier d'être cela pour elles.
(...)

Extrait de L'affamée de Violette Leduc.


(Illustration : 'Petite fille en rouge' de Kyosuke Chinai)


11:29 Écrit par Aem[a]eth. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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