17/11/2006

Songe d'une matinée. (7 novembre)


FIL2


















This Mortal Coil – Sixteen days.

Matinée rallonge, manège à rebours. Le ciel a l'air d'un vieil imperméable à l'agonie, et le trottoir, s'il pouvait, serait une mosaïque de miroirs un peu ternes. Par terre il y a des cadavres en poussière, je peux les sentir, les renifler jusqu'à l'écœurement. Je me faufile sur la grosse avenue vide avec l'aisance d'un fantôme, je frôle l'absence et leur étourderie invisible sur un air d'accordéon ; il n'existe rien de plus beau que le mouvement d'un accordéon dans l'opulence nue d'une capitale. J'imagine que je les frôle, que je bouscule leurs habitudes, que je déborde leurs trajectoires. J'imagine que je les touche, que je m'y écrase comme une goutte sur un parapluie.
Certains commerces s'ébâillent, d'autres chantonnent dans d'affreux grincements métalliques. Il pleut et c'est bouillant sur mon crâne. Enfin je trouve un café sur le point d'ouvrir après avoir parcouru l'avenue en deux sens pour repérer différents rendez-vous. Il y a un vieil homme assis à une table, juste en face de l'entrée. Il ressemble comme deux gouttes d'eau au grand-père, le verre en plus à la main. Son teint est rose mais bon enfant, rien d'anormal ou de catastrophique. Il est chauve mais tente de se distraire, et supporte quelques fantaisies poivre et sel au-dessus des oreilles. Derrière le comptoir une femme assez simple, assez simple parce qu'elle me touche déjà ; elle doit avoir la cinquantaine et connaît bien la rengaine : elle me salue. Son mari, planté juste à côté d'elle, fait pareil sans lever les yeux. Il doit avoir cinq ans de moins qu'elle, peut-être dix, ou plus. Je m'assieds et je l'observe nettoyer la machine à café... Il en prend soin comme on s'occuperait normalement d'une femme : il la bichonne dans tous les coins et y use plus d'un mouchoir, pour peu je devine qu'il lui parle derrière ses lèvres closes. Je choisis un expresso lorsque la serveuse lui tourne le dos pour prendre ma commande, puis je me lève et passe devant lui lorsque, perdu dans ses pensées, il apprend ma requête.
Je pousse la porte. Pas un bruit. Je suis déçu. Je descends l'escalier...typique, ni plus ni moins : assez casse-gueule pour qu'on y perde la vie, mais trop étroit pour qu'on y fasse l'amour. Je me limite aux toilettes pour hommes cette fois, l'ambiance n'est pas à la grande aventure. C'est petit, assez propre en apparence et démesuré de modestie. C'est bleu, un peu gris, parfois blanc dans les jointures. Les fontaines sont à pressoir et la chasse d'eau sans pédale. Je passe de l'eau sur mon visage. Je me dis que tout est faux, que rien n'est si laid et que tout peut exister. J'écarquille les paupières en cherchant du papier pour m'essuyer puis je les referme en vain avant de m'en aller.
Elle arrive avec mon café, deux doses de sucre, une de lait et un speculoos. Aux murs il y a des photos de l'avenue où je me trouve, soixante-cinq ans plus tôt : à l'époque des automobiles figurantes et des tramways pop-star. Au-dessus du bar, des affiches signées du dessinateur belge antisémite le plus célèbre qui soit, et un peu plus loin, dans le fond de l'établissement, d'autres photographies de la ville ainsi qu'un portrait de Brel. Je lui souris et je trinque à sa santé tout en oubliant de payer la serveuse qui s'en va sans rien dire. Après tout je suis assis et mes affaires sont à présent bien dispersées : il me faudrait plus que du cran pour me sortir d'un pareil enfer sans y laisser la monnaie de ma pièce. Et puis ce n'est ni mon intention ni le genre de la maison, ici pas de privilège pour la barbe à six sous ou les bouches de massepain. J'ouvre le journal, dehors il pleut toujours. Je me demande si les rares promeneurs dehors possèdent un seuil de tolérance à la chaleur si différent du mien. Apparemment le monde se porte bien : pas un article n'est plus important que l'autre. D'ailleurs mon horoscope est plutôt satisfaisant, j'espère que tous les malheureux cités en premières pages ont bien choisi leur jour.
Plusieurs habitués sont là, et chacun a droit à son bisou et son bonjour sortis du four à l'arrivée. Il y en a pour tous les goûts et toutes les odeurs, du verre qui tremble, qui mousse, qui pétille, du verre qui s'éclate, qui s'abandonne. Je demande un autre café que j'avale d'une gorgée en me brûlant puis je sors, non sans les payer et les remercier.
Il y a plus de monde que tout à l'heure. Des jeunes pressés d'arriver à l'école avant le début des cours, des mères et leurs culottes courtes, des requins et des moutons, des distributeurs sur pattes, des assassins qui vont se coucher, les parias qu'on laisse crever de froid. J'évite de m'étendre à terre en ajoutant le tambourin à mon répertoire de rue : je tends un bras vers le haut en prétextant une douleur musculaire, je plie l'autre à moitié et prétend tout en l'agitant ne pouvoir me gratter l'aisselle opposée. Comme cela je fais quelques mètres puis je change de côté pour tromper ceux qui me suivraient. Je me demande quels instruments ils ont choisi aujourd'hui.
J'ai ramené de mon ancien logis le parfum d'un autre. Il m'enveloppe et dispute chaque vêtement que je porte aujourd'hui. C'est assez désagréable et pourtant je me sens rassuré : je me sens défendable d'être moi-même parce que je ne le suis pas réellement. Il n'existe rien de moins approbatif que la présence discrète d'un ami lorsque l'on déambule dans les rues, comme on dort plus paisiblement dans les draps qui se souviennent de l'odeur d'une femme. Je plonge mes mains en poches, je serre entre mes doigts d'autres mains qui n'existent pas. Je sais bien qu'il est cruel d'aimer trop la vie quand elle se dérobe, pourtant c'est plus fort que moi : je ne supporte pas de la voir s'en aller, ni de la voir me tourner le dos. J'ai appris à vivre sans elle déjà, et malgré cela il me la faut plus que tout en chaque instant.
Des rayons du magasin s'échappent mille arômes de papiers chiffons, tordus, mariés, jaunis. Je rêve que tous ces livres soient de peaux et que tous s'en habillent. Je joue du médius et de l'index entre les recueils, je déloge, je compare, je perturbe. Courverture croquée, Léopold S. Senghor, particules, James G. Ballard. J'avance entre les rayons, j'interroge parmi les dictionnaires : rien d'inopportun malheureusement. Je pense aux collections méritantes et inexploitées, je bifurque sur Amos Kollek, je m'évade au salon des films et musiques. Changement radical de température et d'intérieur. Tout bric-à-brac en méli-mélo, une heure plus tard je me retrouve avec Crash!, de la Poésie lyrique au Moyen-Âge, Wassup Rockers, les Cranes, Skinny Puppy, Sir Alice, dEUS, Diamanda Galas, Mogwai, Faith No More, les Red Sparowes, Cocteau Twins, Bright Eyes et Joy Division entre les mains. Je rêve de posséder la moitié de l'univers qui me revient pour l'étaler sur des étagères couvertes de poussière. Je ressors dans la rue froide et bondée, pose le casque sur mes oreilles, enroule ma main dans la poignée de mon sac et j'augmente le volume...

Kirlian Camera – Ascension.


(Illustration : Martin Donovan dans 'Surviving Desire' de Hal Hartley)


16:21 Écrit par Aem[a]eth. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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