17/11/2006

La grande bouffe. (15 novembre)


FIL6










Demain j'aurai la tête entre les jambes, je prétendrai ne plus rien savoir de moi ni de mon passé, et je répondrai de mille et une courbettes aux visages alarmés de mes compagnons de victuailles. Je prétendrai n'être là que par le plus petit des hasards et je remplirai le verre de mes voisins à défaut de vider le mien. Je serai l'invité poli que l'on n'espérait plus et je défendrai mon titre corps et âme sans jamais faiblir. On ne me demandera pas d'en réaliser davantage, tout au plus je devrai répondre un certain nombre de fois aux mêmes questions dénuées d'intérêt comme ce que je mange au réveil et ce dont je rêve à la nuit tombée. On s'inquiètera de me savoir seul et dans le pétrin sans que je n'aie à les en convaincre, et je n'aurai pas non plus à leur expliquer que le mal dont je souffre est certes réel mais bien moins discutable que ce qu'ils pourraient en penser. On dira de moi que je n'ai pas changé malgré ces dernières années pendant lesquelles personne ne m'aurait reconnu si je n'avais pas moi-même fait le premier pas. On estimera le coût de ma consommation, la sottise de mon charme et l'embonpoint de mes présages en trinquant pour un meilleur avenir. Je serai assis comme à l'habitude à côté de mon frère, digne héritier comme moi d'un nom dont on emballe certaines friandises pour l'Occident. J'aurai le regard penché en bout de table sur l'unique raison de ma présence ici-bas, et je lui transmettrai, à l'abri des regards indiscrets, une enveloppe contenant plus de choses qu'ils n'en ont jamais imaginées. Je lui intimerai l'ordre de ne l'ouvrir que lorsque j'aurai disparu de nouveau. Oh je ne m'en vais jamais très loin, mais suffisamment pour que les moins braves puissent m'oublier à leur guise ; et je dois avouer que ce n'est pas une grosse affaire. Je la prendrai dans mes bras pour excuser ce dont personne ici ne semble conscient et parce que je me suis fait le porte-parole discret mais féroce de cette vaste mascarade dont aujourd'hui personne ne serait enclin à reconnaître la possibilité puisque la préméditation en était absente. Je lui confierai ce que moi-même j'ai entendu lorsque j'étais enfant pour d'autres raisons : je lui dirai que j'aime son père, sa mère, mais plus que tout que je l'aime elle et personne d'autre à ce point. Je lui dirai de ne pas s'inquiéter pour moi et que, où que je sois et quoique je fasse, elle occupera toujours le fond de mes pensées. Probablement quelqu'un choisira ce moment pour lever son verre et me faire rasseoir, alors je m'agenouillerai à ses côtés pour terminer mon discours. J'essaierai de lui parler comme à la jeune femme qu'elle devient et non comme à l'enfant que j'ai connu. J'apaiserai ses craintes de me voir repartir, je lui rappellerai que ma porte est toujours grande ouverte mais que je ne peux l'obliger à venir y tenter sa chance. Enfin je lui dirai ce qu'elle doit savoir, quand bien même quelqu'un dans l'assemblée s'y opposerait, et le reste je leur laisserai lui dire puisqu'ils y tiennent tant. Oui, comme pour moi, je leur laisserai le temps de la laisser les haïr. Je prendrai garde à mon débit afin qu'on ne juge ni mes excès ni mes efforts, je discuterai de la communication avec mon frère, et de l'art en général. Certainement j'émettrai l'une ou l'autre remarque positive à l'attention de la plus belle femme du dîner : dommage qu'elle ne soit pas sage pour autant. Je sortirai un stylobille de ma veste pour gribouiller les sets de table et le dessous des serviettes que je ferai voyager au rythme des toasts. Je peignerai furtivement les poils de ma moustache avant chaque photographie, parce qu'il en faut et que je ne compte pas sourire de lèvres ébahies. Je refuserai le dessert, sauf s'il s'accompagne d'un chant de circonstance, et je remuerai tranquillement l'amertume de mon café en pensant à demain tout en fumant ma dernière cigarette.


(Illustration : photogramme extrait du court-métrage 'Mémoires de l'oubli', réalisé en 2000)
(Accompagnement musical : Von Thronstahl – L'amour de la solitude)


16:32 Écrit par Aem[a]eth. | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

notre table vous attendait.

Écrit par : Mil a dit | 06/12/2006

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