17/11/2006

 Syndrome de l'autruche. (11 novembre)


FIL1


















Comme on survit mal à l'hiver, tant l'évidence de sa rigueur que la surprise de ses fièvres prennent tour à tour les plus forts et les plus faibles entre leurs gants de verre. Comme on vit mal de solitude à l'égard d'une saison, ni plus valable ni moins féroce que la prochaine... D'aucuns se lamentent d'une condition physique au dessous de tout, d'autres encore qu'on leur ait volé la flamme qu'ils chérissaient le mois précédent, d'autres enfin se plaignent du sort qu'une date hypothétique et depuis longtemps convenue leur aura réservé cette année. Craquelures nerveuses, fébrilité du mouvement, dissonance de l'accord.
Comme on témoigne avec arrogance du désarroi qui prend (notre) place, alors que nombreux sont ceux qui se taisent, qui vivent leurs dernières heures peut-être sans rien en dire même en pensée. Juste une larme qu'on efface du bout de l'œil, qu'on n'ose trop regarder et qui déjà se meurt silencieuse sur une joue que jamais nous n'effleurerons à nouveau. Combien sont-ils ces pauvres de nuisances sonores, ces pauvres que l'on n'écoute plus, que l'on ne voit pas disparaître à nos pieds ? Elle avait sur la joue cette trace indélébile de l'œuvre du temps, ce chemin de misère que j'avais observé sans le croire vraiment, sans prendre la peine d'en avertir mes autorités compétentes. Pas plus gros qu'une poussière, j'avais décidé qu'il n'en serait pas autrement et qu'un brin d'orgueil lui suffirait pour s'en aller. Mais le mal ronge depuis longtemps, il est tenace et bien portant. Alors j'ai laissé sa douleur dans mon dos, ses plaintes cernées de palissades robustes et infranchissables. Parce que je n'aurais su comment lui prêter ce mouchoir déjà trempé que je garde au fond de ma poche, parce que je n'aurais pu supporter qu'elle me pleure au lieu de se plaindre. Parce que peut-être j'aurais désiré secrètement qu'elle noie toutes mes tentatives de la réconforter et qu'elle me coupe la parole pour m'embrasser.
Comme on se trompe avec autant de certitudes d'avoir raison lorsque notre besoin de consolation est suffisamment profond pour qu'il ne regarde plus que nous. C'est alors le moment de choisir pour nous de prétendre pouvoir y remédier sans aide, sans autre forme que notre propre complaisance à nous distinguer du pathos par la simple volonté de nous croire en tous points différents de nos semblables parce qu'ils ne souffrent pas exactement du même mal que le nôtre. Alors nous n'humecterons pas plus qu'une joue, nous n'aborderons les choses qui fâchent qu'avec les amis pour qui nous savons déjà qu'ils n'iront pas chercher plus loin que ce que nous voudrons bien leur énoncer. Et voilà l'hiver impuissant qui assiste à la floraison d'une multitude d'icebergs à demi sombrés, dont la moitié survivante désespère d'attendre le soleil pour fondre dans l'anonymat le plus soudain.
Comme on espère que la réponse viendra d'ailleurs sans qu'on n'ait rien eu à lui demander. « Avec le temps va, tout s'en va. ». D'abord les gens, puis les sentiments qui les accompagnaient, enfin le souvenir d'avoir été un jour celui ou celle auprès de qui ces voyageurs imprudents s'étaient reposés. Comme il est facile de laisser partir ceux que l'on a aimé autrefois, peut-être parce que nous avons changé d'avis entre-temps ou peut-être parce que nous craignons de ne plus pouvoir les aimer tout autant. Quand donc comprendront-ils que ce que nous aimions chez eux c'était ce qu'ils nous avaient permis de voir en nous ?


(Illustration : 'Fleur plastique', novembre 2002, nord de la France)
(Accompagnement musical : Cranes – Perfect world ; Cliquez ici)


16:25 Écrit par Aem[a]eth. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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