20/10/2006

Probablement pas.


Amis du soir, bonsoir !

Bienvenue à la dernière édition de j'en-pense-pas-moins-mais-j'ai-une-grande-gueule. Au sommaire et pour briller dans l'originalité (une fois n'est pas coutume) : du rire, des larmes et de la commodité nue. Avec l'aide de nos invités, nous tenterons ce soir de percer l'obscurité vaseuse du monde dans lequel nous vivons, à travers les enseignements du passé et la pugnacité de l'inévitable comédie dont nous sommes aujourd'hui les fiers artisans.
Mais tout d'abord commençons les présentations : à ma droite, le professeur Moustache, éminent podologue à l'Académie des Arts et des Miettes ; à ma gauche, Gaston Pied-de-biche, manutentionnaire de père en fils depuis trois générations récemment décoré de l'Ordre des Presbytes.
Alors messieurs le débat est ouvert : que pensez-vous de notre beau pays à l'heure où les marées grapillent et que l'Europe étudie la candidature adhésive de l'Utopie ? Ne sommes-nous pas en face d'un humanisme totalitaire en lieu et place de la solidarité économique dont nous nous étions fait un devoir ? Monsieur Moustache...

« Eh bien Philippe, je peux vous appeler Philippe ? Je crois pour répondre à votre question qu'il faut un certain recul pour l'affronter - on ne peut en effet parler en termes de finalité sans déterminer au préalable les raisons qui nous ont amenés à cet hypothétique point de non-retour, ou point de fuite appelez-le comme bon vous chante. À ce propos et non sans un certain pédantisme je pense qu'il est bon de rappeler aux fidèles d'aller voir tant qu'il est temps le dernier mouchard estampillé berbère intitulé 'Barbouzes' et dont la diffusion en salles a reçu l'aval de la communauté francophile d'Esturgeon. Reflet pertinent d'une démocratie aux abois et d'un libéralisme revanchard, ce film évoque avec discernement et ponctualité l'arrivisme bon-enfant d'adolescents polynésiens au secours de dame Marianne. Fort de cet entrechat, rentrons dans le vif du sujet si vous le voulez bien. La Rance va mal, la Rance souffre oui, mais qui ne souffre pas aujourd'hui ? Qui pourrait prétendre vraiment y échapper ? Allons bon, la Rance n'est ni mieux ni moins bien lottie que ses voisins, tout au plus elle prend l'eau rive gauche et la mauvaise graine rive droite. Quand bien même ! C'est un pays de savoir-faire et non de savoir-vivre ! Notre force c'est la résignation dans l'épreuve, le courage de l'esbrouffe et la détermination du plus faible à rejoindre les plus vils ! J'entends souvent de-ci de-là d'aucuns qui rétorquent à rebours, se plaignent ventripotents, et qui vachent à qui mieux-mieux quant à la bonne santé de leur terre patrie. J'ose croire que ces gens-là, pardonnez-moi l'expression, en possèdent plus dans l'aspic que dans le velours ! Mais revenons-en à nos moutons : la Rance est souvent critiquée de laxisme sinon d'opportunisme concernant sa politique migratoire. Pourtant chaque année ce sont des millions de produits exotiques qui sont importés chez nous, on les chouchoute en chambre froide, on les dorlote sous vide, on les materne jusqu'à maturité... Voyez-vous quelqu'un qui s'en félicite ? Non, car à l'heure où je vous parle nous passons le plus clair de notre temps à débusquer plutôt qu'à privilégier. Nous blâmons l'enseignement au lieu de reconduire l'éducation, nous nous alarmons à la moindre épizootie et bavardons bio sans même penser que la conquête martienne ne passera pas par le colza ! Nous voulons le beurre et l'argent du leurre. Ce que je propose c'est de changer nos habitudes : tartinons la grignote des deux côtés, nous éviterons toute considération gravitationnelle superflue.

Monsieur Pied-de-biche ?

« Eh bien Philippe (rires), je voudrais premièrement reprendre mon interlocuteur rigidiste si l'audimat me le permet. En effet, Monsieur Moustache parle de point de non-retour... Qu'entend-t-il exactement par là ? Que le gouvernement qu'il représente n'assume pas ses erreurs ? Que l'homme serait à bout de souffle ? Je n'en crois pas un mot. Pour moi nous sommes plutôt à l'aube d'une nouvelle ère, d'une renaissance qui ne vaincra ni par l'opulence de ses moyens ni par le désaveu de ses fonctions, mais par la coordination mesurée d'un objectif commun. J'entends bien mon collègue vilipander les méfaits de l'immigration séculaire à travers son discours de pacotille, et l'incapacité pénitencière de l'église à protéger même sa progéniture. Mais ne pensez-vous pas qu'au lieu de fustiger les autorités quelles qu'elles soient nous devrions nous pencher sur les causes de cet échec cuisant qui consiste à penser que les hommes naissent libres et égaux ? Nous accordons le droit d'asile aux nantis tandis que les crève-la-faim restés là-bas ne dérogent pas au bon vouloir des capitaux, nous réclamons des pistes cyclables mieux aménagées alors qu'aucune voiture ne roule sur les trottoirs, nous élisons des multirécidivistes à la présidence pour une bouchée de pain. La Rance va mal vous l'avez dit, mais peut-être n'en a-t-il jamais été autrement ?! Nous récoltons ce que nous avons semé, nous acceptons ce qu'ils ont laissé faire. Ainsi grommelle le vieux devant le jeune qui trimera sa pension. Alors plutôt que de tergiverser sur le pourquoi du comment, sur le qui du pas-qui, demandons-nous combien et pour qui ? La Rance d'aujourd'hui se doit d'y répondre car c'est à ce prix que l'individualisme se monnaie, surtout s'il s'accompagne d'abstractions pures telles que la lutte des classes, l'égalité des sexes ou des races. Qui donc a le droit de décider pour moi si je veux vous ressembler ? Qui donc a fait ce choix qu'une peau claire, qu'un col serré et qu'une fermeture éclair seraient susceptibles de me rendre préférable ? Je n'en vois ni l'avantage ni l'ordonnée. J'ai besoin, moi comme tout le monde, d'être instable, imparfait, d'appartenir à cette caste de déséquilibrés pas encore reconnus par la Médecine. Je voudrais me croire exotique parmi les exilés, superflu parmi les surréalistes. Pourtant chaque traversée s'accompagne d'inlassables mises en garde trop souvent redondantes. Il n'y a pas plus tyrannique que l'obligation démocratique, il n'y a pas plus sédentaire que la méthode. Désirons de la vie ce qu'elle ne peut nous refuser, domestiquons la pauvreté pour ses richesses, cultivons la différence !


(Illustration divinatoire : Ecce homo de Frans Masereel)


10:02 Écrit par Aem[a]eth. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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