11/10/2006

Crèche à la ligne. (8 octobre)


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J'avais dans la poche un hameçon large d'un pouce aussi vulgaire qu'une plume indigeste suspendue au firmament d'un gros estomac. D'un appétit chatouilleur et d'une beauté irritante, nombreux s'en encanaillaient. Aussi je le conservais précieusement contre ma jambe au fin fond de mon poing serré dans ma poche. Il fallait être prudent, et l'étanchéité de chaque pantalon faisait l'objet d'une attention minutieuse. Cet hameçon en forme de plume, mon père me l'avait légué juste avant sa mort comme la seule promesse qu'il n'avait pu honorer de son vivant. Je me souviens de l'enterrement beaucoup de gens étaient présents, et leurs visages ne m'étaient pas plus familiers que cet inconnu dont je portais le nom. Des effondrés, des collisions, des imprudents, des maladifs, des pantomimes, des hoqueteurs professionnels et des tire-au-flanc. Tous le pleuraient et tous possédaient de lui la mémoire d'un homme que je ne connaissais pas.
Très tôt je me suis persuadé que pour conjurer le mauvais sort il faudrait que je sorte la main de ma poche et que je laisse flotter mon précieux crochet au fil de l'eau. J'ai capturé des poissons-lunes, des poissons-chats, relâché méduses et oursins. J'ai dragué le fond des océans, flirté avec le lit des rivières. J'ai réalisé que si l'on survivait mieux seul qu'accompagné je pouvais néanmoins considérer avec autant de plaisir que l'on ait de moi la substance d'une rencontre, la fraction d'un souvenir plutôt que l'absence volontaire de tout engagement. Car il n'existe rien de plus insupportable pour les solitaires que l'intransigeance de la solitude.
Je vivais donc de maigres larcins comme il était coutume de le faire à l'époque, d'amitiés étranges et d'amours fugaces. Je vivais au jour le jour, fidèle au proverbe, et sans me soucier de rien d'autre que le moment venu. Puis je l'ai rencontrée...tellement réelle que j'en avais les larmes au cœur, si forte que je n'ai pu fermer les yeux. Et j'ai du me séparer de mes convictions, de mes trophées minuscules ; cet hameçon ne serait plus celui de mon père mais celui que j'offrirai à mes enfants en gage des promesses que j'aurai tenté de tenir jusqu'au bout. À présent lorsque je traverse les cours d'eau je marche pieds nus, et lorsque je la regarde c'est mon destin que je vois.


(Illustration : Voyageur contemplant une mer de nuages, de Caspar David Friedrich)
(Accompagnement musical : 'Summer here kids' de Grandaddy)


11:05 Écrit par Aem[a]eth. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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