11/10/2006

Alzire (Alhim). (30 septembre)


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Il était comme un astre ambulant, une explosion de sens au milieu des hommes.
Jamais je n'ai vu de visage semblable au sien, de sourire d'autant d'étincelles, jamais de candeur aussi désinvolte. Son unique défaut : celui d'être un enfant trop grand pour son âge, trop habile pour son corps maladroit. Toujours une tête de plus que les autres, toujours le dernier mot pour évincer feu ses prédécesseurs. Un prophète du silence comme on ne les écoute plus, fier et volage. Il jouissait de cette aisance que l'on jalouse au désespoir et qui consiste à terminer chaque salve meurtrière par une hypothèse, chaque conclusion d'un point d'interrogation renversé. Lorsqu'on tentait de le désarçonner il prenait un malin plaisir à tourner ses petits malheurs en dérision. Ses échecs n'étaient qu'épreuves après tout : un rendez-vous raté devenait l'occasion de manger pour deux. Son seul sacrifice consistait en ses opinions qui, comme toute morale que l'on épluche, guidaient parfois son amertume au précipice de son regard.
Il était l'objet de tous les désirs mais d'aucune attention ; sa famille selon ses dires ne savait rien de son éminence, quant à ses proches ils incarnaient principalement sa chasse gardée. Personne n'aurait pu prétendre le recueillir sous son aile sans attendre en retour qu'il ne guérisse de sa propre volonté, car si haut qu'il pouvait nous distraire nous n'en étions pas moins désarmés lorsqu'il nous confiait le soin de le guérir. Jamais nous n'avions les bons pinceaux, l'émulsion juste ; et l'habitude de le voir se relever vaille que vaille nous excusait de toute tentative hasardeuse. Aussi j'avais pris l'habitude de le retrouver en fin de semaine, lorsqu'il se cramponnait à la vie. Il restait assis, nous allumions quelques bougies avant de discuter jardinage comme des meuniers à propos d'art, autour d'un verre de thé. C'était ainsi : il évitait les réflexions à ciel ouvert et se réfugiait constamment sous la vieille ride du monde. Rien ne l'y amusait particulièrement pourtant, mai il fallait qu'il se ramasse, qu'il se vautre sur sa bouture les bras croisés sur ses jambes. Personne n'avait le pouvoir de l'en déloger, parce que ce que ce grand singe parmi les sages nous enseignait c'était la vulnérabilité de sa démence, sa foi démesurée en ce qu'il appelait l'exhubérance insatiable. Et cet aveu n'était pas plus pour lui l'assouplissement d'une solitude que l'accomplissement soudain d'un absolu mais la condition nécessaire à l'émerveillement qui ne cessait jamais de l'emporter au comble de l'inertie. C'est peut-être aussi pour cela que ses racines poussaient de l'avant.
Sa chambre lui ressemblait : plongée dans l'inextricable, bercée d'un halo poussiéreux où se disputaient ses folies douces. Il avait choisi près de son lit la compagnie d'un cactus en forme de boule de neige, et si l'idée d'un ailleurs le titillait il s'en servait comme d'une mappe-monde, le faisant tourner sur lui-même avant de se piquer d'une destination inconnue. Une montre de gousset lui indiquait, depuis qu'elle ne fonctionnait plus, s'il était au retard de quelque entreprise formidable : en effet si le besoin se faisait de vérifier l'heure du jour à son chevet c'est qu'il avait dû oublier quelque chose - il ne pouvait en être autrement. Dans un coin de la pièce, une partition qu'il avait soigneusement découpée ornait la platine d'un vieux gramophone, et sous une étagère vide une collection de cartes-postales dont il racontait les voyages à son pointu quand le sommeil l'épargnait.
Il avait dans le creux de l'oeil gauche un grain de sable complice de ses troubles, un poignard planté là pour qu'on l'arrache sans le blesser. À la commissure de ses lèvres, un grain de beauté espiègle sautillant chaque farce de sa bouche, persuadé qu'on ne le prendrait pas sur le vif. Ses cheveux sculptés par le temps, ses sourcils d'alpiniste, ce doux refrain dans le coeur et ce visage, son visage... Alzire.


(Illustration : Apothéose des héros français morts pour la patrie pendant la guerre de la liberté, de Anne-Louis Girodet-Trioson)
(Accompagnement musical : Alice - L'étranger.)


10:54 Écrit par Aem[a]eth. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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