27/09/2006

Songe d'un bruit d'été. (21 septembre)


Ralph Gibson









Je croise un jeune enfant, il a mon âge peut-être moins. La glace sous le soleil trempe son cornet jusqu'entre ses doigts. Ses lèvres menues timides sont couvertes de sable. Il mime un sourire de pinson et je ne peux m'empêcher de lui répondre jusqu'aux oreilles. Un peu plus loin sur un banc, une jeune demoiselle dessine des vagues dans ses cheveux. Et plus je me rapproche d'elle plus son doigté devient précis et formidable : de vaguelettes en déferlantes toute sa coiffe s'anime d'une énergie volcanique. Des noeuds, des boucles, des renversements prodigieux. J'esquive de justesse la collision avec une automobile à pédales conduite par un chauffard de trois pommes et l'avertis bruyamment lorsqu'il me dépasse que la prochaine fois ce sera son tour de lever le pied. Il ricane joyeusement en s'en allant. La jeune fille a les mains jointes sur ses genoux, elle me dévisage. Je me retourne pour m'éloigner et je l'entends derrière moi qui piaille la becquée. Je me dirige vers une échoppe de souvenirs et commence à farfouiller dans un présentoir de cartes postales. Alors je place les nus tout en hauteur et bien en évidence avec comme idée d'exercer la ruse des mioches qui me suivront. Peut-être serai-je le déclencheur de futures vocations de danseurs étoiles, même si je dois reconnaître ici la pointe plus propice aux jouers de boules qu'à la danse. Je m'assieds en terrase d'un établissement copieux dont la prétention ne réside pas dans sa carte mais plutôt dans l'aisance de sa clientèle. Les regards fusent. Je commande un thé russe entre deux refus pour une part de tarte meringuée, c'est que je sais que le thé sera accompagné de petits biscuits ! J'immerge un sucre dans l'eau bouillante. Je déballe le premier biscuit avant de me précipiter sur le deuxième, certain que celui-là n'échappera pas à ma bouche. Je suis déçu. Je sors une pièce de mon portefeuille et je la lance en l'air. Pile. Le premier biscuit échoue donc dans ma tasse. Je touille. Un disciple du banc radioactif, chocolat noir des pieds à la tête, me propose un bouquet de fleurs. Je remarque que le vase de ma table est vide, je lui demande combien il en veut... Si peu pour tout un bouquet ?! Le type s'attarde en pouffant et me rétorque dans un mauvais français qu'il ne vend qu'à la pièce. Je lui indique la table d'à côté où deux bigotes se soûlent aux crêpes flambées. Je termine ma visite d'une lampée et avant de partir je déduis le pourboire prévu de la note : ils n'avaient qu'à m'acheter des fleurs après tout ! Au coin, un vieux bonhomme au nez rouge sans mousse ni plastique tient dans sa main plusieurs ficelles filant vers les nuages. Il m'explique que son fournisseur de ballons est en rupture de stock et que plutôt que de vendre des glaces comme tout le monde, chaque matin, il sort sa grande échelle et attrape quelques nuages à la volée. C'est bien plus facile ! me confie-t-il, je n'ai plus à souffler comme un forcené jusqu'à l'hallucination pour ensuite me dépêcher et profiter de cet instant d'extase pour imaginer un animal à tordre le caoutchouc ! Je ris et je décide de lui en acheter trois. Alors seulement je me rends compte que beaucoup de promeneurs ont fait comme moi : un orage se forme au-dessus d'un couple qui fait la mouette - profiter d'éclairs un après-midi d'été ensoleillé c'est assez rare pour que je n'en profite pas. Je me demande si la nuit venue ils tirent dessus pour descendre leur trouvaille sur le plancher des vaches et la ramener dans leur appartement ; j'imagine à n'en pas douter que les plus séniles sortent leur nuage matin et soir pour leur faire faire leurs besoins. Prendraient-ils alors un parapluie qu'ils posteraient à l'envers sous le coquin afin qu'il s'y soulage ? Je considère la question inutile et me remets en chemin. Je quitte la digue pour une plage quasi déserte. Une nouvelle fois je ris en pensant au concept farfelu des plages privées, étonnant que la Belgique ne s'y soit pas encore adonnée. Avec un peu de chance, ce seraient là les seules parcelles de sable soumises aux marées noires et nous assisterions alors à l'étonnant spectacle de Saints Bourgeois armés de leur pelle et de leur petit seau tandis que les aînés en retrait, leur portable à l'esgourde résilieraient leurs actions pétrolières. Je pose mes pieds dans le sable en prenant garde de ne trop m'y enfoncer, hier deux enfants sans surveillance s'y sont laissés prendre. Je marche. Deux bambins, un garçon et une fille, sont à quatre pattes devant un immense château de sable. Le garçon s'empare de la main de sa jeune dulcinée et l'invite à le rejoindre dans le grand séjour qu'il a construit de ses mains tout au long de la journée. Il lui montre avec bonheur comment le fort est protégé de toute intrusion inopportune en pointant de l'index les douves marécageuses disposées tout autour. Un hurlement de douleur. Je relève la tête : un jeune homme titube en rond, ses moignons rouges comme des tomates. Couchée sur sa serviette, sa jeune amie crie presque aussi fort que lui. Je comprends entre deux râles que le malheureux, pour épater la jouvencelle, s'était mis en tête de lui décrocher la lune. Et comme bon nombre d'amoureux, son impatience le taquinant, il s'était rabattu sur le soleil... Je me rapproche du rivage. J'aime quand l'écume vient me lécher les pieds, j'ai l'impression qu'elle s'enroule autour de mes orteils en noeuds invisibles, qu'elle s'agglutine pour le meilleur et pour le pire. Et quelle joie quand je remarque qu'une algue en a profité pour la suivre ! J'assiste de loin à un combat de princes crabes sur un brise-lame mais ma mauvaise vue et la mollesse des prétendants ont vite fait de me décourager. Quelque chose attire mon attention vers le large : plusieurs navires de tailles diverses, au coude-à-coude, sont ponctués de drapeaux rouges. C'est à ce moment précis que j'entends les grognements de deux guttureux plantés sur la plage, une énorme télécommande en mains. Pfff encore une bataille navale. La mer est calme et profonde, et rien qu'à cette idée j'enfonce le médium dans mon oreille droite en décrivant des remous pour la déboucher. L'enfant de tout à l'heure court sur la plage, ses nouvelles mains palmées tendues vers le soleil comme des cerf-volant. Il passe à côté de moi en trébuchant mais sans me remarquer, des grains de coquillages décorent ses ongles et quelques papillons blancs butinent ses paumes encore gluantes.


(Illustration de Ralph Gibson)
(Accompagnement musical : Current 93 – The frolic)

14:44 Écrit par Aem[a]eth. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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