27/09/2006

Sanctuaire. (22 septembre)


Papy




















Un vent doux cogne ma poitrine, frôle mes côtes, creuse mon sternum. Je me réveille au beau milieu de la nuit, mes rêves plongés dans le noir. Je me redresse sur la chaise longue pour détendre mes épaules endolories. Mes joues sont tristes. Combien de temps suis-je resté ainsi sous les étoiles ? J'allume une cigarette : elle tremble entre mes doigts rubigineux. Pourtant je n'ai pas froid. Je m'étends pour contempler l'au-delà et me souvenir.
Il était là, tout près de moi. Je ne pouvais le voir mais je sentais sa présence, son aura au-dessus de moi - ou peut-être en moi. Et sans entendre sa voix (parce que je n'aurais voulu la contraindre au langage humain ou à quelque forme superflue d'une parole diffamatoire) je comprenais néanmoins chaque pensée qu'il m'adressait, chaque espoir qu'il m'ordonnait de vivre lorsque je me serais réveillé. Nous étions dans un long couloir incolore avec à droite une grande baie vitrée et sur la gauche des portes grises à intervalles réguliers. Au milieu du couloir deux chaises en bois l'une à côté de l'autre, dos-à-dos. Comment suis-je arrivé ici ? Aucune idée. Et il me semble qu'au bout de ce couloir il n'existe rien d'autre que la fin, mais la fin de quoi ? Pas de porte, pas de fenêtre, pas d'escaliers, pas de trappe au plafond : juste la fin d'un couloir. Je ne sais pas si je marche ou si je glisse, je n'aperçois ni mes jambes ni mes bras, mais une chose est sûre : plus j'avance plus ces chaises me paraissent éloignées. Il me dit de tourner la tête alors je regarde à droite et je découvre un paysage sorti de nulle part. Ça ressemble à la mer mais quelque chose cloche : aucune vague, aucun relief, et surtout d'où je suis je ne distingue pas le ciel. À vrai dire cette prétendue toile liquide n'est limitée d'aucun horizon. Je lève la tête mais rien ne change : c'est une vision verticale que je regarde et, ni en bas ni en haut, je ne remarque de différence. Cet espace en deux dimensions a vite fait de m'étourdir. Mais il insiste. Je me demande si les portes sur le mur derrière moi ont vue sur le ciel ou quelque illusion qui s'en approcherait. C'est alors que je remarque un point blanc comme perdu au milieu de cette grande étendue bleue. Il n'est pas plus gros qu'un grain de poussière et il me faut quelques secondes pour apprécier son déplacement : tournant sur lui-même sans jamais se distinguer de son centre de rotation, il entame une courbe vers la droite très lentement, remontant progressivement sur la gauche avant de repartir à droite et de s'arrêter. Il m'a semblé deviner une lettre mais rien n'est moins sûr. Je n'ai pas le temps d'y réfléchir que le point ce met à grossir, à grossir... Serait-ce là la preuve qu'il tente de me rejoindre ? Il fait à présent la moitié de cette mer inerte. J'ai peur. Deux mains se posent sur mes épaules. J'ai froid. Enfin je comprends que le petit pois du début ne se rapproche nullement mais qu'il finit d'englober toute la masse bleue qui me faisait face. À cet instant d'étranges images picorent mes yeux, pourtant rien n'est visible devant moi, juste l'idée subconsciente d'images qui martellent ma raison. Une chambre d'hôpital. Un fauteuil ovale. Une boîte d'allumettes. Je me sens indésirable tout à coup. Ses mains fondent à travers mes épaules jusqu'à ma taille et s'apprêtent à l'étreindre. J'inspire profondément. Une paire de lunettes. Un crâne d'oeuf grisonnant. Un bouquet fané. Libéré de son emprise j'expire avec douleur et non sans hâte. Un point minuscule, pareil au premier à la différence qu'il est rouge, fait son apparition dans la nappe neige. Je crains déjà son épilogue. Le point commence son ascension en ligne droite, termine sa course après quelques secondes et se met en tête de grossir comme le précédent. Cette fois-ci j'en suis certain : il s'agissait bien d'une lettre. Je recule de quatre pas, et tombe pile-poil sur l'assise de l'une des deux chaises. Il ne cesse de me parler, assis sur l'autre chaise, dans un phrasé incompréhensible et continu. Il me parle de mon frère, de ma grand-mère, de ses deux filles, de mon père et de leur amour pour moi. J'ai l'impression d'être sur ses genoux, dans ses bras. Je respire son odeur de vieux comique, je peux toucher le détail sidéral de son costume épais. Je lui tire les joues en me cramponnant sur ma chaise, je souris dans ses grands yeux de verre... Et je commence à comprendre que ses mots sont impeccables, et que c'est moi qui n'ait pas encore l'opportunité de lui répondre en bon français. Je pense à le remercier, à lui dire ces mille choses qu'on ne m'a pas laissé le temps de lui partager, mais sa voix dans ma tête me dicte de ne rien en faire : il sait déjà tout cela. Une porte s'ouvre, le gris métallique qui l'habillait a laissé place à une teinte bordeaux décorée de petites bulles qui éclatent chacune à leur tour. Il termine entre deux souffles « Ne fais pas la même erreur que moi ; vis Ta vie, ne laisse personne te la soustraire. Sois un homme : amoureux, excessif, débordant, téméraire... » et tandis que je franchis le pas de la porte qui se referme je me retourne et l'aperçois peut-être pour la première fois.


(Illustration : Lui)
(Accompagnement musical : Eyvind Kang & Mike Patton - I am the dead)


14:48 Écrit par Aem[a]eth. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.