27/09/2006

Ipso-facto. (17 septembre)


Bernard avait tout pour plaire : du physique courtois au phrasé militaire il laissait pantois. Il était fort et formidablement beau, possédait un grand parking, un grand jardin et une grande assurance-vie. Bernard était un «biens parti», roulant les pierres en grosse cylindrée, qu'on le remarque pour l'oublier, portait la culotte et la cravate si bien qu'on l'ignorait dès qu'il était passé... Bernard avait ce charme des portières que l'on ouvre aux dames seules et l'élégance de celles que l'on referme avec diligence.
Enfant il rêvait d'être plombier pour plier l'eau au moindre de ses désirs ; l'entendre filer à travers les tuyaux, la surprendre à ruser les détours des siphons, la contenir jusqu'aux fontaines. Il rêvait d'eau à toutes les épices, dans tous les foyers et jusque dans les enfers. Bernard passait des heures à contempler les plaines bleues sous toutes leurs boutures. Sans jamais y croiser son regard il en observait toutes ses illusions au fil de l'eau, défiant les dieux même de s'y aventurer et prodigant tant qu'il pouvait à son encontre de longues caresses. Lorsqu'il y plongeait la tête jusqu'aux épaules, il se plaisait à surprendre ceux qu'il appelait les «candides» et qui, si légers qu'ils sont, marchent sous l'eau la tête en bas. Il jouait avec les étoiles, discutait avec d'étranges poissons-lanternes et se liait d'amitié pour les algues. Rien ne lui échappait : ni le décès d'un têtard ni le divorce d'un lézard.
Plus âgé et rompu d'autres obligations il devint militant. À la tête d'un collectif minéral il encombra les égoûts de la ville d'une tonne de poulet rôti : il fallait bien ça pour deux générations d'alligators. Vu qu'il était mineur à l'époque des faits on l'obligea aux travaux forcés. Bernard passa six mois (dont les trois derniers de son plein gré) auprès d'une assistante fluviale. Ensemble ils allaient à la rencontre des gens rêches et arides, leur assurant qu'ils détenaient la solution au passage livide. Des séances de groupe étaient organisées le vendredi soir pour présenter aux médusés et autres tentaculaires les bienfaits de l'eau aux turbulences. La plupart de ceux qui restaient jusqu'à la fin repartaient ravis et leur bouteille sous le galbe, tandis que d'autres plus teigneux noyaient Bernard, soumis à l'exercice, de questions alambiquées. Et comme il fallait faire bonne impression, Bernard se plu à la tâche et le fit tant et si bien qu'en bout de course il décida d'étudier le commerce fructifiant de sa promise.
Au terme de plusieurs années d'investigations et d'apprentissage, Bernard fut convaincu de la valeur de ses calculs et de la formidable découverte qu'ils engendraient : si l'eau courante et potable était distribuée partout, si son prix n'excèdait pas celui d'un pouce de nuage, et si l'irrigation de la nappe phréatique se stabilisait à un niveau suffisant pour que celle-ci puisse éponger la douleur des océans, alors nous serions sauvés. Sa démarche était mondaine, mais il pensait tout autant à son propre plaisir puisqu'ensuite probablement contracterait-il une retraite sympathique au pays des cigognes. Il déposa donc sa trouvaille sur le marché du fourre-tout, certain que les promoteurs se presseraient à sa porte.
Aujourd'hui Bernard n'est plus l'aventurier qu'il estimait, il a troqué son jardin pour une piscine son assurance-vie dans un mariage et ses formules contre des promesses. Il porte le nez graveleux d'un clown ivre et sa voix de rogomme trompe avec peine l'imminence de la Grande Reyne. Tromper la mort à l'eau-de-vie, il n'y avait que Bernard pour croire pareille sottise... Aujourd'hui cet homme vous ne le reconnaîtriez plus, cet homme est à la rue – vous ne le regarderiez pas. Sous ses yeux des poches comme des valises, de liqueur jusqu'à ras-bord, de sourires comme des blessures. Bernard n'attend plus rien ni personne, ni la Providence, Bernard pense à rôtir.


14:36 Écrit par Aem[a]eth. | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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