09/09/2006

"Va vite, léger..."















Elle avait raison, dans tout ce que j'avais pu dire, dans tout ce que j'ai de translucide : elle avait vu juste. Cernée la bête étuve, la main entre deux eaux et l'oeil tendu vers le ciel. Elle m'avait prévenu, peut-être pas de la manière la plus confortable mais elle a eu le mérite de le faire, et de nous présenter. Le caractère du passé, car il en possède, n'appartient plus à ses acteurs dès lors qu'ils ont cessé de le jouer ni à un quelconque maître-d'oeuvre, il n'y a que les scènes, que les dialogues et les gestes, que leur agencement naturel dans l'ordre des choses qui demeure. C'est un anniversaire, à quelques gouttes près, c'est un anniversaire à quelques kilomètres qui se profile comme un rayon, comme le premier d'une longue série. Chaque toile est unique, mais il en est une qui ne se vend pas, cachée sous le lit, tapie sous mes bras. Fini le temps des noyaux dans les cerises gourmandes, fini le temps où l'écrivain se demandait ce que ses lecteurs avaient pu penser de ses dires. Il faut laisser les spectateurs à leur place, laisser l'occasion à ceux qui le veulent de quitter la salle quand bien même ils n'en auraient la raison, quand bien même leurs murmures douteux manqueraient à la prestation d'un bonheur par-delà les mots.
Je continuerai seul s'il le faut, j'ai ma chair entre les mains. Il n'y a pas plus décevant que quelqu'un parti avant la fin, comme un cauchemar qui au beau milieu de la nuit nous interdit de refermer les yeux. Comme s'il fallait avoir raison à tout prix, petits apôtres, petits messies de la morale chèvre. Quel ami s'écrierait "Noir !" lorsqu'on agite le drapeau blanc ? Quel ami sinon celui qu'il faut laisser partir. Avec un peu d'audace c'est d'ailleurs facile de préparer les gens à s'en aller : on est bien peu de choses. Les exodes ne vont jamais bien loin, enfin ils ne manqueront jamais de souligner la force propre de ceux qui restent parce qu'ils savent sans se soucier de comprendre. L'absolu n'est pas dans les étoiles, ni dans les esquisses, ni dans les rêves, l'absolu c'est ici et maintenant. L'absolu dans le défi du lendemain. Créer le trouble sans faire de vagues est rare ; soit l'océan est assez vaste pour nous tous et plus rien ne retardera la crique que je me promets. Il s'y trouve de la place et des plages où le plaisir de gravir nos noms dans le sable se renouvellera chaque jour d'un grain de folie. Tous les fantômes n'ont pas leur avenir aux limbes.
Elle avait bien raison de m'en vouloir (de ne rien laisser tomber), et cet après-midi là davantage que tous les matins qui ont suivi. Tout le monde n'arrose pas les fleurs de papier, tout le monde ne réussit pas à les planter dans un coffre-corps pour les en extraire sans mal ensuite. Toute magie possède ses magiciens, mais chaque magicien ne possède pas toute magie. C'est un spectacle itinérant dont on attend l'extraordinaire. Elle a vu juste lorsque le marin rima comme sirène, car elle n'a vu ni l'un ni l'autre, parce qu'elle n'a pas cherché les faux placards ni les ficelles mais qu'elle a brossé nos portraits avant de s'en aller. Les cartes en main, mon livre dort avec celle qu'elle m'a présenté. Mercure n'a qu'à bien se tenir. Quelques pages à la fois, quelques lignes pas plus. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à lire : la plupart sont faites pour qu'on les vive, alors si Corbière possédait quelque chose d'Houdini, j'aimerais te posséder à mon tour et nous rendre hommage. Non sans mal, non sans évidence, et non sans me déposséder moi-même de ce qu'il faut à la vie pour qu'à son tour elle nous possède.


(Illustration : Evening star de Franz Von Stuck - Cliquez ici pour un éventail plus authentique)
(et 'Hold on to you' de Madrugada - Ici pour La majuscule)


11:06 Écrit par Aem[a]eth. | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Vers la contrée contenante C'est magnifique quand la pulsation laisse respirer, que l'air est lourd de ton orage calme.

Écrit par : l'absente | 09/09/2006

Les commentaires sont fermés.